"Multimodal" et "Multicausal" sont dans un bus ...
La MPA (montée par la porte avant) dans les autobus de la TCL fait réagir et réfléchir. Voici reproduit l'une de ces réflexions (celle d'Alain Caraco sur son site, "Multimodal"), et mes commentaires à son propos, en guise d'invitation à la discussion ...
Ma réponse en commentaire
2. Le dimanche 14 mai 2006 à 16:15, par Hicham BENNIS
Bonjour, vous dites des choses très justes, et notamment dans votre paragraphe sur la motivation de la réintroduction de la MPA. Néanmoins, et si "Il y a rarement une solution unique à tous les problèmes" (c'est la devise de Multimodal, si je ne m'abuse), je suis ici tenté de rajouter qu'il y a "rarement une problématique unique aux solutions adoptées", pas plus s'agissant de la MPA (diffusion de la "montée à la toulousaine") que d'autres solutions prétendument "techniques" (ie: pragmatiquement empreintes de scientificité et de bon sens ...).
Mesure de contrôle social donc ? Oui. Etroitement liée à la fraude ? Oui. "Montée à la toulousaine" aussi, puisque l'initiative revient effectivement à la SEMVAT (Toulouse) qui, en 1987, met en place des groupes de travail chargés d 'élaborer une réponse en matière de lutte contre la fraude. Conducteurs, vérificateurs et agents de maîtrise réunis reconsidèrent le système dans son ensemble et proposent de réinstaurer la montée par la porte avant, abandonnée par la majorité des réseaux de l'hexagone au profit du système de "self-service", à l'exception de quelques villes dont Paris et Lille (exclusivement pour les bus standards). Depuis, et comme vous le notez d'ailleurs malicieusement, la MPA fait systématiquement figure de mesure spectaculaire, révolutionnaire serait-on presque tenté de dire... Et il s'agit bien d'une révolution (du latin revolutio, retour), puisqu'à l'époque du tandem conducteur-receveur, les usagers montaient effectivement par l'avant et présentaient leur titre au receveur.
Entre temps pourtant, la division du travail a bel et bien changé : la suppression du poste de receveur, certes, mais c'est à un autre changement, moins évident, que le conducteur-receveur "à réhabiliter" en "maître des lieux" est aujourd'hui confronté. Hautement stratégique et révélatrice des conflits et rapports de pouvoir et qui traversent les organisations des exploitants et transporteurs, la MPA ne répond pas seulement à la problématique de la fraude, même si certains auront même aussi tenté, entre temps, de démontrer que la fraude (une problématique depuis longtemps en débat dans le secteur) et l'insécurité (une problématique diffuse, au contours jusqu'ici mal définis), participeraient d'une seule et même cause ... S'il est incontestable que le secteur des transports est effectivement toujours confronté à ces deux problématiques majeures qui, dans le contexte que vous décrivez, trouvent l'occasion de résonner au diapason, la problématique de la définition de l'usager lui-même me semble aussi nécessaire à prendre en considération.
Sous le double effet d'une débureaucratisation (cf. les procédures mises en oeuvre par les organisations pour assouplir leurs modes de fonctionnement internes au bénéfice des utilisateurs, les démarches de "transparence" de l'action administrative et d'amélioration des modalités concrètes de prestation des services) et d'une démocratisation (cf. les dispositifs visant à associer les destinataires des politiques à la prise de décision, ...), l'usager est devenu un acteur à part entière du processus de production du transport. Et dans un univers où les "exécutants", pourtant en bout de ligne d'une séquence transport taylorisée, disposent d'un pouvoir inhabituel, du simple fait qu'ils ont le "privilège" d'exercer au contact direct de la "clientèle" (objet de toutes les convoitises gestionnaires et commerciales, pour ne citer qu'elles), la tentation est donc grande d'en (re)prendre le contrôle (par le truchement, pourquoi pas, de sa définition : Client ? Bénéficiaire ? Captif ? Citadin ? Citoyen ? Fraudeur ? ...).
Dans le cas qui nous intéresse, le corollaire indissociable de la MPA étant la présentation d'un titre de transport, l'identité de l'usager se polarise alors dans une dichotomie "l'usager n'est pas un fraudeur" VS "l'usager est un fraudeur", venant brouiller encore davantage la dimension insécure de la relation des conducteurs-receveurs aux usagers. En proposant aux conducteurs-receveurs de mettre dichotomiquement l'usager à l'épreuve ("fraudeur" ou "non-fraudeur" ?), et ce à chaque montée, le travail du conducteur se rapproche symboliquement de celui des vérificateurs, sans pour autant bénéficier du soutien que s'apportent mutuellement ces derniers (qui travaillent en équipe, alors que la solitude des métiers de la conduite est réputée, à défaut d'être bien comprise, dans les contradictions et formes de collusions qu'elle induit).
Dépassant la simple contrainte aux changements internes des organisations de service public, l'usager, au travers des négociations dont il fait l'objet entre partenaires, est ainsi devenu un des supports au fonctionnement des systèmes d 'acteurs. D'où l'accueil différencié qui peut être réservé à l'innovation. M'étant intéressé de très prêt à ce sujet, réalisant en 2003-04 une étude sur les enjeux et l'impact de la réintroduction de la MPA à la SEMITAN (Nantes), je lui consacre un dossier spécial sur mon site (http://bennis.objectis.net/documents/mpa • réciprocité oblige, vos propres commentaires y seront bien évidemment aussi les bienvenus et j'en prendrai connaissance avec plaisir).
On pourrait surtout regretter que la MPA demeure une "montée à la toulousaine", dans la mesure où de cette "innovation", rares sont les exploitants qui y ont saisi ou se sont véritablement inspirés du processus qui en a fait le succès relatif (à la SEMVAT). On ne retient hélas que trop souvent le "produit", oubliant ceux qui l'ont (co)produit et même le processus de (co)production ! Reste alors la "technique" ... Adieu la démarche participative d'analyse et d'élucidation collective d'une problématique, d'un contexte, des spécificités d'une organisation, adieu la co-construction des éventuelles solutions à lui apporter, adieu l'originalité nourrie par la prise en compte, dès le départ, de l'avis des principaux concernés ...
Il faut avouer qu'un tel travail ne s'improvise pas, qu'il peut même parfois nécessiter le recours à un tiers, plus rôdé à de telles analyses et conduites collectives du changement social. Il n'est souvent fait appel à ce dernier que lorsque les rapports conflictuels se sont fort et bien polarisés, que la crise ne permet déjà plus d'avancer, le (dés)espoir d'un pis-aller, puisque la grève a déjà commencé ...
Cordialement,
Hicham BENNIS,
Psychologue et Psychosociologue
Sur mon site : "Les conducteurs d'autobus à l'épreuve de la montée par l'avant"
Lien : http://alain.caraco.free.fr/blog/index.php?2006/05/08/72-libre-service

Les lyonnais monteront-ils par l'avant en 2006 ?
Dossier spécial "MPA"