"Exsurge, domine, et judica causam tuam ..." [1]

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Mars 2003, cité Balzac à Vitry-sur-Seine (92). Un journaliste allemand prend des notes devant une plaque commémorative sur le terre-plein en face de la cave du 118, rue Balzac ; un enfant passe en courant et lance à la cantonade : "Cette histoire date de quarante-cinq ans !".

Cette sentence résumerait-elle à elle seule le drame au sceau duquel les habitants de cette banlieue semblent avoir été irrémédiablement marqués (si profondément que seule la fuite - dans le temps, notons-le - semble rester envisageable) ?

Le dimanche 6 octobre 2002, dans sa rubrique "Les Faits Divers", le quotidien Le Parisien titre "Drame - Sohane, 17 ans, brûlée vive dans une cité du Val-de-Marne". Dès le lendemain, L'Humanité s'empare de ces faits qui remontent au vendredi. A Libération, on titre "Sohane, 17 ans, immolée au bas d'une hlm", précisant qu'un "adolescent, qui aurait brûlé à mort sa victime, a été arrêté", ce que Le Parisien précise également ("Le meurtrier de Sohane [a été] retrouvé à l'hôpital") en faisant état de l'arrestation de cet "adolescent, qui aurait brûlé à mort sa victime" ...

Mais avant d'aller plus avant dans la découverte des  productions relatives à ce fait divers[2], même si cela semble contrevenir à la saisie que Roland Barthes propose de faire de telles informations[3], rappelons ici que la période entourant notre fait divers (deuxième semestre de l'année 2002) s'était passablement illustrée par l'émergence répétée de faits divers d'une rare violence et présentant certaines similitudes avec celui qui nous intéresse.

Tel cet habitant de Vitry-sur-Seine qui aura souligné "certaines analogies" entre le destin de Sohane et "le meurtre  raciste de Mohamed dans la banlieue de Dunkerque"[4], on se souviendra de Oulfa (une jeune lycéenne parisienne de 19 ans, brûlée aux deuxième et troisième degrés à l'épaule, la clavicule et la  cheville droites par un jet d'acide dans les toilettes du lycée Bergson  dans le XIXe arrondissement)[5], du jeune Nicolas, aspergé d'essence et enflammé dans une cours d'école par un camarade qui n'arrive toujours pas à expliquer son acte à cette époque, sans oublier le procès alors en cours portant sur un viol collectif[6] ...

Coïncidence ? "Précédents" prenant valeur de modèle ? Cela ne conduitrait-il pas, incidieusement, à valider l'argument - falascieux - de la célèbre "loi des séries" [7]! A l'inverse, les banlieues seraient-elles devenues le théâtre d'actes délictueux ou criminels gratuits comme celui qu'André Gide décrit dans Les caves du Vatican [8]. Comment interroger cette actualité ? Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est par la saisie du fait divers en lui-même, la tentative de le restituer dans sa structure spécifique (sans le fondre en une logique "magiquement" transcendante) que nous approcherons au plus près le malaise dont il fait symptôme.

 

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Le soir du drame. "Ils ont brûlé Sohane dans une poubelle ! " C'est par ces mots que l'une des soeurs de la victime a prévenu le domicile familial. "Des termes qui vont à l'essentiel et se passent de commentaires" nous dit le journaliste[9] qui rapporte les propos, juste le fait, "inimaginable" : d'une part Sohane, une adolescente "brûlée-vive" à la veille de ses 18 ans, et d'autre part, un terme qui ne se formule même pas dans les titres tant l'énigme est dense. Le meurtre découvert, on bute d'emblée sur celui qui en est l'auteur, mais il ne s'agit du moindre des obstacles. Sous l'effet de l'émotion, toutes les rumeurs ont cours dans le quartier. Les témoignages se contredisent. Oeuvre d'un "fou" ou agissement collectif ? Aucun des six témoins auditionnés ne permet à ce moment là aux enquêteurs de trouver un mobile au meurtre. "Qui" donc, viendra pourtant le non moins problématique "Pourquoi ?" ("Pourquoi mourir à 17 ans,  aspergée d'essence et brûlée vive par un copain de cité, en bas d'un  immeuble hlm, victime d'un geste aussi horrible qu'incompréhensible pour  une querelle obscure et dérisoire ?"[10] ).

Le glissement semble d'ailleurs s'opérer très rapidement puisque l'on apprend, sur un mode volontairement actualisant (usage du présent) de la part du journaliste, que "ce soir là, Sohane s'apprête à rentrer chez elle, quand un jeune homme de sa connaissance l'aborde et l'entraîne de force dans un local à poubelles. Le ton monte entre eux. Sohane veut s'enfuir. Quand elle y parvient, il est trop tard. L'auteur du crime a aspergé sa victime d'un produit inflammable, dont la nature n'est pas encore établie, avant de l'enflammer." On apprend, par ailleurs, que "L'auteur présumé, identifié mais en fuite, est connu des services de police pour des faits de petite délinquance", même si "la police, en tout cas, n'exclut pas que d'autres personnes du quartier soient impliquées dans l'agression".

L'information se dédouble donc, les deux protagonistes du drame étant identifiés (pour ne pas dire isolés). Reste précisémment à comprendre que d'isolés, ils se soient retrouvés liés, posant désormais la question du rapport  qu'ils entretenaient. Un rapport que de premiers témoignages confirment : "Il y avait eu un problème entre le copain de Sohane et la copine de ce mec", a expliqué une jeune fille à l'AFP. "Elle habitait la cité Bourgogne et rendait souvent visite à ses amies dans la cité voisine, Balzac. [...] Deux cités voisines, connues dans la ville pour avoir leurs "bandes", leurs "rites", et aussi leurs antagonismes. Ce qui ne fait pas un mobile" , déclare alors le journaliste. Nous retrouvons bien là une hypothèse de causalité, en réponse au vide angoissant préalablement ressenti, mais cette cause semble ne pas convenir, comme si elle contrevenait aux "stréréotypes" attendus[11] par les journalistes (drame passionnel, crime d'argent, ... etc.), ou ne parvenait pas à se fair "excuser du peu".

Est-ce pour cette raison que, le 9 octobre, Le Monde enterrine[12] plus sereinement le mobile passionnel ? On apprend effectivement que "le meurtier présumé de Sohane [...] a déclaré à la police, lundi 7 octobre, qu'il avait agi à cause d'un différend sentimental avec elle. Lui-même blessé par les flammes (Le Monde du 8 octobre), le jeune homme de 18 ans a été entendu et placé en garde à vue à l'hôpital Cochin, où il est toujours hospitalisé. Il a reconnu les  faits mais a affirmé aux enquêteurs qu'il n'avait pas l'intention de tuer Sohane, son ancienne petite amie qui l'avait quitté. Selon ses  déclarations, il aurait versé un litre d'essence sur la tête de la jeune  fille afin de lui faire peur en la menaçant avec un briquet allumé, mais  le feu aurait pris malgré lui." Auncun commentaire ne vient ici s'ajouter au développement relatif à ce fait divers, ce qui semble indiquer qu'il comporte là l'ensemble des termes nécessaires à sa compréhension.

Mais alors on ne comprend pas cette compulsion à produire du sens autour de ce rapport, alors même que la réponse du "différend" (fournie très tôt, et même sous le signifiant de la différence) pourrait bien être la plus adéquate, dans un système social où un groupe (celui des hommes, frères ou pères) semble règner sans partage, édictant les règles, soumettant chacun au tabou et menaçant de réduire à néant - le feu n'est-il pas le moyen le plus sûr d'y parvenir ? - quiconque s'aviserait de le remettre en question. N'affirme-t-on pas que "le crime ni le criminel ne sont [...] des objets qui se puissent concevoir hors de leur référence sociologique" [13] ?

Il s'agit pourtant d'éviter un écueil consistant à chercher dans le crime une réponse à un contexte social (cf. le cas des soeurs Papin et l'exploitation, en son temps, du fait divers). Aussi, ce que nous avons été amenés à exposer comme ce que nous ajoutons ici vise uniquement à tenter de cerner en quoi le malaise, dans lequel ce fait divers plonge la société toute entière, vient pointer un symptôme social. La constitution d'un dossier de presse autour de ce fait divers aura ainsi été l'occasion de constater à quel point les médias sont prompts, face à cet apétit de sens, à s'évertuer à restituer le fait divers dans un cadre qui lui préexisterait : L'Humanité situe d'emblée, par exemple, le meurtre de Sohane dans ses colones "Société" (les 7, 8 et 14 octobre 2002), mais aussi "Politique" au sujet de "la marche des femmes pour l'égalité des sexes et contre les getthos" ("politique" le 31 janvier 2003 et "société" les 1er et 3 février 2003).

La véritable structure de notre fait divers émerge, elle, d'une énigme, celle de la relation du meurtre à son mobile  (énigmatique), en tant qu'elle met en scène un homme et une femme dont les journalistes, dans le sillage des policiers, vont s'évertuer à identifier le rapport  préexistant.  Nous verrons que cette énigme obnubilante, loin de ne concerner que Sohane et son meurtier, semble se donner en écho d'une énigme universelle, celle du rapport sexuel.

Et il y a bien malaise de ce côté là, prenons-en pour preuve le mutisme initial des autorités politiques et morales, la discrétion des titres de la presse (ou l'usage répété de l'euphémisme,  de nombreuses imprécisions, inversions, voire contradictions dans les propos et faits rapportés), la perte totale de repères des habitants de la cité[14], les témoignages  discrets de l'entourage du criminel (présumé sur sa gentillesse), le silence des mères à son égard et  l'épinglage de Sohane venant en dire long par le mécanisme qui le sous-tend (culpabilisation de la victime par ... la victimisation du criminel), lui-même nourri par l'invraisemblance de l'acte qui pourrait n'être qu'un accident [15]...

Un accident ? La question en elle même ne doit pas nous aveugler, même si la thèse semble pour le moins intriguer les médias : l'objet ayant servi à mettre le feu est par exemple source de contradictions car, si L'Humanité évoque une "allumette" le 8 octobre 2002, le reste de la presse écrite mentionne un "briquet". Le souci du détail, au-delà de la contradiction qu'il occasionne, importe bien plus qu'il n'y paraît quant à la valeur que vient prendre l'objet, mystiquement doté d'une volonté propre du fait même que l'auteur présumé de l'acte récuse l'accusation de préméditation. Cela n'est pas sans nous évoquer "la responsabilité des objets" pointée par Roland Barthes[16] :  "aussi actifs en définitive que les personnes" (croyance selon laquele "il y a une fausse innocence de l'objet ; l'objet s'abrite derrière son inertie de chose, mais c'est en réalité pour mieux émettre une force causale, dont on ne sait bien si elle lui vient de lui-même ou d'ailleurs").

Sans doute ne devrions-nous - d'ailleurs - mettre un terme à ce bref détour par l'objet qu'après nous être interrogés sur le caractère "motivé" - ou non - de l'acte commis, dont la "responsabilité" semble être rejettée sur l'arme du crime par son propriétaire. Nous pourrions certes considérer que cette réflexion n'intéresse que la justice (préméditation - ou non, en somme), sauf à considérer que l'homme ne "se fasse [pas uniquement] reconnaître de ses semblable par les actes dont il assume la responsabilité"[17] ou à admettre qu'un meurtre dont on ne parvient pas à saisir d'emblée le mobile ne doit pas être pour autant immédiatement affublé du qualificatif d'"immotivé".

Ainsi, alors que  le traitement médiatique de ce fait divers semble guidé par la volonté de démontrer l'existence d'un couple amour/haine, dont on s'empresserait alors de souligner le caractère à la fois impromptu et ... si prévisible, nous préférerions quant à nous, puisque la dialectique de l'amour et de la haine nous est familière[18], pousser plus avant la réflexion. Car quand bien même un lecteur averti ne s'étonnerait pas de cette ambivalence, l'acte meurtier lui serait, à n'en point douter, expliqué par la presse en termes de "transformation" d'un amour ("déçu") en haine ...

Outre le fait que le terme de régression  conviendrait alors davantage[19] et qu'une telle explication laisse en suspens la relation ainsi établie entre l'affect et l'acte, il nous faudrait aller au-delà de l'affect de haine et viser ce qu'il contribue - si efficacement - à dissimuler. En 1923, dans Le moi et le ça, Freud précise en effet que la haine "montre le chemin" à la "pulsion de destruction", considérée dans ce texte comme un "représentant" de la pulsion de mort.

Notre hypothèse, partant de la question de savoir ce que la haine dissimule ici, est que cet acte, apparemment non motivé, pourrait bien avoir permi à son auteur d'exister, sous l'argument que l'autre ne le lui aurait plus permi, aurait troublé sa jouissance, l'aurait remis en question ... Dans un tissu social où le mécanisme de terreur collective n'a de cesse et où l'inquisition des frères est crainte au point d'investir l'esprit de tous (à la façon d'un "surmoi" déformé capable de briser toute résistance), l'anéantissement de Sohane résonnerait dès lors comme l'exécution d'une victime expiatoire, exemplaire, érigeant la haine en place de faire symptôme social.

L'acte meurtrier ayant coûté la vie à Sohane pourrait effectivement prendre une telle signification, ce que nous développerons ultérieurement, après nous être penchés un instant sur l'acte en lui même.  On apprend effectivement que le meurtier de Sohane aurait "attaché la fille"[20], l'aurait "aspergée d'un liquide inflammable" avant de "lui mettre le feu" "à  l'aide d'un briquet dans le local à poubelles de l'escalier “H” de la  cité Balzac"[21]. Le lieu lui même semble chargé de signification ; Journaliste à Libération, J. Durand nous livre sans retenue sa description du local à poubelles où  Sohane a été brûlée : "les murs sont maculés de suie entre les gros  conteneurs à ordures et les vieux appareils électroménagers. L'endroit  sent le brûlé et la pisse."[22] Ainsi, outre le fait que ce lieu soit habituellement celui retenu pour les "déchets" (ordures ménagères), pouvant à la fois signifier la chutte et l'anéantissement auxquels Sohane semblait devoir être destinée dans la fantasmatique de son meurtrier, nous pourrions, sur un autre registre, oser un parallèle avec une réflexion de Freud, entamée dans Malaise... et poursuivie dans un texte ultérieur[23].

En 1929, Freud[24] nous invitait effectivement à "noter avec quelle régularité les expériences analytiques attestent la corrélation entre ambition, feu et érotisme urinaire", confortant son affirmation des "légendes existantes" basées "sur la conception phallique originaire de la flamme qui, comme une langue, s'étire dans les airs". Notre intension n'étant pas d'exploiter abusivement les "indices symbolico-fantamatiques" dont est chargé l'acte du meurtrier (et le lieu du crime, à n'en point douter) en leur substituant une signification puisée dans un quelconque "thésaurus universel des symboles", précisons sans plus tarder l'intérêt de ce développement freudien. Il réside dans l'hypothèse d'une "renonciation au plaisir" comme "condition préalable pour maîtriser le feu"[25]. Cette hypothèse, Freud la confirmera trois ans plus tard[26], nous rappelant que "le membre de l'homme a deux fonctions, dont la réunion, pour plus d'un, fait scandale. Il sert à l'évacuation de l'urine et il accomplit l'acte sexuel qui apaise l'ardent désir de la libido génitale. L'enfant croit encore pouvoir réunir les deux fonctions ; d'après sa théorie les enfants sont produits par le fait que l'homme urine dans le corps de la femme. Mais l'adulte sait que les deux actes sont en réalités incompatibles (...)".

Ce développement nous fournit une lecture alternative de la signification possible de l'acte. Tout aurait pu se passer comme si le point de déchainement de la haine de Djamel D. (le meurtier de Sohane) à l'égard de sa victime, nourrie par la singularité de cette dernière (trangressive à plus d'un titre, nous l'avions indiqué, affublée du qualificatif de "trop"[27], un "en plus" ouvertement exhibé qui plus est), jugée "insupportable" (narcissiquement humiliante) puisque forçant progressivement à la visualisation d'un manque propre, d'un "en moins".

Dans cette Cité, où la vie semble être vécue comme une sommation d'événements juxtaposés guidés par les logiques de la réaction, de décharge par l'acte, de l'emprise sur autrui et de la négation de l'altérité sur une toile de fond ou la pensée magique de la petite enfance garde encore tous ses droits, on craint de comprendre la logique ayant "motivé" le meutrier de Sohane.

"Elle était 'trop'  belle, 'trop' rebelle, 'trop' effrontée... Elle était indomptable,  inapte à l'insoumission, faisait un bras d'honneur aux lois  républicaines, comme aux règles édictées par la loi des ghettos. Le caïd  Jamel D. la sommait de ne plus mettre les pieds à la cité Balzac,  voisine de la sienne, elle le regardait la tête haute en bravant  l'interdit. C'est mal vu qu'une fille fréquente un garçon, eh bien qu'à  cela ne tienne, elle s'affichait avec son amoureux ! Une conduite d'un  être qui voulait vivre sa liberté et qui l'a payée de sa vie. 'Personne  n'avait autorité sur ma sœur. Dans ce drame, elle a tout simplement été  considérée comme un objet. L'assassin avait un différent avec le petit  ami de Sohane, au lieu de régler son problème avec lui, il s'en est pris  à elle. C'est exactement comme ce délinquant de la cité qui a crevé les  pneus de la voiture de l'individu avec qui il avait une histoire. Sohane  n'était rien moins qu'une chose pour ce barbare. Qui, de plus,  n'acceptait pas qu'une fille l'affronte.' "[28]

 

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Si nous nous sommes permis d'user plus haut de termes faisant ouvertement référence aux pages les plus sombres du passé de l'Eglise, c'est en tant que la "loi des ghettos", dont nous aurions très certainement du préciser ici les ressorts, semble constituer à son tour un système de pouvoir oppressif et inflexible, qui brise la conscience des individus et paralyse de terreur les foules sans défense, et qui n'est effectivement pas sans présenter certaines analogies avec l'obscurantisme ecclesial de l'Inquisition : la logique du refus de la différence, la diffusion de la terreur, l'élection de victimes expiatoires et exemplaires ...

Les persécutions contre les juifs, les sorcières, les libre-penseurs et les mystiques, pour ne prendre qu'eux, se sont effectivement différenciées quant à leur objet, mais non quant au motif fondamental qui les justifiait : un refus de la différence et de la diversité d'opinions et de croyances, en tant que provenent d'une conscience irréductiblement libre et individuelle. Cette négation de la différence s'accompagnait en fait d'une recherche obsédante d'unité et d'homogénéité absolues concernant l'ensemble de la collectivité. La logique qui avait suscité les Croisades, à l'extérieur, et celle qui était ensuite appliquée à l'intérieur de la chrétienté étaient identiques : à l'extérieur, il s'agissait de combattre l'infidèle dont la seule existence représentait une offense pour l'universalité de la foi chrétienne ; à l'intérieur, la tâche de l'Inquisition consistait à lutter contre l'hérétique, porteur d'une forme d'infidélité au christiannisme plus périlleuse et insidieuse encore.

Cette logique du refus de la différence n'est pas sans présenter certaines analogies avec le fait divers qui nous intéresse. On se sera effectivement rendu compte, d'une part, de la puissante desexualisation [29] des rapports à l'autre - au même - au sein du "ghetto", caractérisée par une contestation virile que l'on conçoit à la mesure de l'agressivité nourrisant la haine fratricide jalouse (à laquelle a été supplantée le compromis du "ghetto"). Et d'autre part, Sohane - l'infidèle ! - qui semblait effectivement perçue comme porteuse d'une trangression menaçante pour le "sexe fort" (dans la mesure où son refus des "lois du ghetto" confrontait ses représentants à la menace de manque dans leur image propre, atteinte narcissique érigeant l'autre en objet de haine).

On pourra être étonné de l'analogie, tant les moyens coercitifs - fantasmés - de l'Inquisition paraissent démesurés face à ceux dont serait doté le "ghetto". Pourtant, l'Inquisition se caractérisait avant tout par une relative carence de moyens, prouvant bien que l'important, pour cette institution, était d'être là pour montrer que l'Eglise avait le pouvoir d'être présente et de surveiller. Ainsi, la simple présence du tribunal comptait-elle autant, si ce n'est davantage, que sa capacité d'action effective, au demeurant souvent limitée. Il suffisait que chacun soit convaincu qu'il pouvait être découvert et arrêté à tout moment, et que ce risque était réel. Or peu de mesures suffisaient pour maintenir cette menace constante : quelques procès, de rares exécutions publiques dans une mise en scène très étudiée et impressionnante, le mythe entretenu du secret inquisitorial et des terribles tortures auxquelles étaient soumis les accusés, la honte enfin des repentis.

Un certain parallèle persiste avec le climat semblant régner dans la cité Balzac, tel que nous l'avons décrit ailleurs (de l'occupation de l'espace par les frères jusqu'aux codes vestimentaires imposés aux filles, en passant par l'évocation à demi-mot d'un passé - ? - de "tournantes") et tel que le rapporte un article du Parisien daté du 29 novembre 2002 : "Règlement de comptes - Fusillade en plein centre-ville - Les Faits Divers - Une nouvelle fois, la cité sensible du quartier Balzac de Vitry (Val-de-Marne) fait parler d'elle : hier en fin de matinée, un règlement de comptes a fait deux blessés graves, le jeune homme visé par les coups de feu et une passante de 45 ans, touchée à une jambe (...)".

"Ici le psychanalyste peut indiquer au sociologue les fonctions criminogènes propres à une société qui, exigeant une intégration verticale extrêment complexe et élevée de la collaboration sociale, nécessaire à sa production, propose aux sujets qu'elle y emploie des idéaux individuels qui tendent à se réduire à un plan d'assimilation de plus en plus horizontal."[30]

Exsurge, domine, et judica causam tuam ! Du fond de ce local à poubelles à Vitry-sur-seine, le verset psalmique, naguère porté haut en étendard par les inquisiteurs conduisant leur victime au bûcher, semble résonner depuis le 4 octobre 2002.


[CONSULTER L'ANNEXE DE CE DOCUMENT].












Notes

[1]     "Lève-toi, Seigneur, et juge ta cause ..."

[2]     Se reporter au "sommaire" du dossier de presse (divers médias) constitué pour l'étude et founi en annexe.

[3]     BARTHES, R., "Structure du fait divers" in Essais critiques, 1964, pp 188-197.

[4]     Le Monde du 19 Octobre 2002.

[5]     Emission "C dans l'air" sur France 5, diffusée quelques mois après la mort de Sohane.

[6]     La mort de Sohane est intervenue quelques jours après le  jugement de dix-neuf jeunes devant la cour d'assises des mineurs  du Val-d'Oise pour viol à répétition sur Samia, une fille de 15 ans, à  Argenteuil.

[7]     "La répétition engage toujours, en effet, à imaginer une cause inconnue, tant il est vrai que dans la conscience populaire, l'aléatoire est toujours distributif, jamais répétitif (la répétition venant indiquer que le hasard veut signifier quelque chose)", extrait de BARTHES, R., Op. Cit., p. 194.

[8]     Le "crime immotivé" de Lafcadio envers Fleurissoire dans un train. GIDE, A., Les caves du Vatican, Gallimard NRF, pp 232-237.

[9]     L'Humanité du 7 Octobre 2002.

[10]   Le Monde, 12 Octobre 2002.

[11]   BARTHES, R., Op. Cit., p. 192.

[12]   Nous nous permettons cette apréciation du fait que d'autres journalistes du même quotidien persistent dans cette analyse à l'occasion d'un rappel des faits.

[13]   LACAN, J., Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie. Communication pour la XIIIe conférence des psychanalystes de langue française (29 mai 1950) en collaboration avec Michel Cénac, in Ecrits, Editions du Seuil, 1966, pp. 125-149.

[14]   L'article de L'Humanité du 14 octobre 2002 fournit certaines des réactions recueillies à la suite du drame : " ça se fait pas, ce genre de trucs ", estime une fille, comme on parlerait à Neuilly d'un gamin mangeant coudes appuyés sur la table ; " Moi, je n'ai aucun scrupule à qualifier cet acte de criminel ", ose un adulte, comme s'il enfonçait un tabou", ... etc. Ces réactions signent la tendance ambiance à ce que nous avions qualifié d'évacuation de l'acte.

[15]   Selon ses propres déclarations, le meurtrier "aurait versé un litre d'essence sur la tête de la jeune  fille afin de lui faire peur en la menaçant avec un briquet allumé" ; "le feu aurait pris malgré lui" (Le Monde du 9 octobre 2002).

[16]   BARTHES, R., Op. Cit., p. 193.

[17]   Nous devons l'origine de ce questionnement à LACAN, J., Prémisses à tout développement possible de la criminologie, 1950, in Autres écrits, Editions du Seuil, 2001, pp. 121-125.

[18]   FREUD, S. (1915). Pulsions et destins des pulsions in Métapsychologie, Paris, Idées-Gallimard, n°154, 1981, pp. 11-44.

[19]   Sauf à considérer, ce à quoi la paranoïa nous invite, que l'amour puisse y revêtir les habits de la haine, tant et si bien que l'on y voit une "transformation".

[20]   L'Humanité, 7 octobre 2002.

[21]   Libération, 7 octobre 2002.

[22]   Libération, 7 octobre 2002.

[23]   FREUD, S. (1932). Sur la prise de possesion du feu, in Résultats, idées, problèmes II, pp. 191-196.

[24]   FREUD, S. (1929). Malaise dans la culture, trad. fr. Paris, PUF, 1995, p. 33.

[25]   "Celui qui, le premier, renonça à ce plaisir, épargnant le feu de sa propre excitation sexuelle, put l'emporter avec lui et le contraindre à le servir. En étouffant le feu de sa propre excitation sexuelle, il avait domestiqué cette force de la nature qu'est le feu. Cette grande conquête culturelle serait donc la récompense d'un renoncement pulsionnel" - extrait de  FREUD, S. (1929). Op. Cit., p. 33.

[26]   "Mais pourquoi la prise de possession du feu est-elle inséparablement liée à la représentation d'un délit ? Qui est ici lésé, trompé ?" [ce sont les dieux qui sont trompés] "Nous dirions en termes analytiques que la vie pulsionnelle, le ça, est le dieu trompé par le renoncement à éteindre le feu (...)" - extrait de FREUD, S. (1932). Op. Cit.

[27]   Cf. l'article de L'Humanité daté du 31 janvier 2003 intitulé "Elle était trop rebelle pour vivre dans la cité " où Kahina.

[28]   Extrait de l'article précédemment cité en référence (L'Humanité, 31 janvier 2003).

[29]   Tout en assumant la responsabilité de son usage, nous empruntons ce terme à Paul-Laurent ASSOUN (1993). Freud et les sciences sociales. Psychanalyse et théorie de la culture, Armand Colin, "Cursus".

[30]   LACAN, J. (1950). Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie, in Ecrits, Editions du Seuil, 1966, pp. 125-149.

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Dernière modification 29-03-2006 10:12 PM